Souvent négligées au profit des yeux composés ou du dard, les antennes de l’abeille sont pourtant l’organe sensoriel le plus polyvalent de tout son corps : détecteur chimique, thermomètre, hygromètre, anémomètre et oreille tout à la fois, logés dans deux appendices de quelques millimètres. Cet article détaille leur structure réelle, ce qu’elles perçoivent concrètement, et corrige au passage une erreur factuelle étonnamment répandue sur le nombre de segments qui distingue les mâles des femelles.
Points clés à retenir
- L’antenne de l’abeille se compose de trois parties : le scape (la base), le pédicelle (qui contient l’organe de Johnston, sensible aux vibrations) et le flagelle, couvert de milliers de sensilles sensorielles.
- Contrairement à une confusion fréquente, ce sont les mâles (faux-bourdons) qui possèdent 13 segments antennaires, contre 12 chez les reines et les ouvrières – et non l’inverse.
- Une seule antenne peut porter plusieurs milliers de sensilles, capables de détecter des odeurs florales, la température, l’humidité, le taux de dioxyde de carbone et même la vitesse de vol.
- Les antennes jouent un rôle actif dans l’interprétation de la danse frétillante : les abeilles observatrices touchent la danseuse pour capter à la fois les vibrations et les traces de phéromones florales qu’elle transporte.
- Une chercheuse française de l’INRA, Minh-Hà Pham-Delègue, a été pionnière dans l’usage de tests de conditionnement en laboratoire pour démontrer que les néonicotinoïdes, même à dose non mortelle, altèrent durablement la capacité des abeilles à mémoriser une odeur florale.
Sommaire
- L’anatomie de l’antenne : trois segments, chacun son rôle
- Combien de segments ? Une différence sexuelle souvent inversée par erreur
- Un détecteur chimique d’une sensibilité redoutable
- Le rôle des antennes dans l’interprétation de la danse frétillante
- Une piste française : les pesticides et l’odorat des abeilles
- Que se passe-t-il quand les antennes sont endommagées
- Comment les chercheurs étudient les antennes
- Questions fréquentes
L’anatomie de l’antenne : trois segments, chacun son rôle
L’antenne de l’abeille, parfois appelée « corne », se compose de trois grandes parties. Le scape constitue la base de l’antenne, directement rattachée à la tête par une petite pièce articulée (le torulus) qui permet une rotation complète de l’appendice. Le pédicelle, second segment, joue un rôle souvent ignoré mais essentiel : il abrite l’organe de Johnston, un ensemble de cellules sensorielles qui détecte le moindre mouvement du flagelle – une sorte d’équivalent fonctionnel de l’oreille interne, sensible aux vibrations et aux variations de pression de l’air, notamment celles produites lors de la danse frétillante. Le reste de l’antenne est constitué du flagelle, lui-même divisé en segments appelés flagellomères, qui concentrent l’essentiel des organes sensoriels proprement dits.
Combien de segments ? Une différence sexuelle souvent inversée par erreur
De nombreuses sources, y compris certaines largement diffusées en anglais, inversent un détail précis mais vérifiable : ce sont les mâles (les faux-bourdons) qui possèdent 13 segments antennaires au total (11 flagellomères, plus le scape et le pédicelle), tandis que les reines et les ouvrières n’en comptent que 12 (10 flagellomères, plus le scape et le pédicelle) – et non l’inverse, comme on le lit pourtant régulièrement. Cette différence reflète les besoins sensoriels propres à chaque sexe : les faux-bourdons, dont la seule fonction reproductive dépend de leur capacité à repérer une reine vierge en plein vol au milieu d’une zone de rassemblement, bénéficient d’une antenne légèrement plus longue et plus richement pourvue en récepteurs sensibles aux phéromones sexuelles.
Un détecteur chimique d’une sensibilité redoutable
Les antennes ne sont pas de simples décorations : elles remplissent plusieurs fonctions à la fois. Elles sont équipées de milliers de récepteurs sensoriels, les sensilles, capables de détecter des signaux chimiques, des variations de température et même des taux d’humidité, ce qui aide les abeilles à localiser les fleurs et à communiquer entre elles. Elles servent également à la navigation : en vol, les butineuses utilisent leurs antennes pour percevoir la direction et la vitesse du vent, ce qui les aide à calculer leur trajectoire de retour vers la ruche. Enfin, elles sont au cœur de la communication chimique : qu’il s’agisse d’une reine émettant des signaux liés à son statut reproducteur ou d’ouvrières partageant l’emplacement d’une source de nourriture, les antennes sont le point d’entrée de la quasi-totalité des messages phéromonaux de la colonie, décrits plus en détail dans notre article sur les phéromones des abeilles.
Plusieurs types de sensilles pour plusieurs sens distincts
Le terme « sensille » recouvre en réalité plusieurs structures microscopiques très différentes, chacune spécialisée dans un type précis d’information – une classification établie dès 1976 par les entomologistes Esslen et Kaissling dans une étude de référence qui reste citée aujourd’hui. Selon leurs travaux, une antenne d’ouvrière porte environ 6 000 sensilles, contre près de 20 000 chez le faux-bourdon – un écart qui reflète directement le besoin des mâles de détecter la phéromone d’une reine vierge à grande distance en plein vol. Les sensilles placoïdes et basiconiques, en forme de plaque ou de cône, assurent l’essentiel de la fonction olfactive, détectant odeurs florales et phéromones. Les sensilles trichoïdes, en forme de poil fin, sont pour leur part principalement mécanoréceptrices, gustatives ou tactiles selon leur sous-type, détectant le contact direct et le flux d’air. Enfin, des structures particulières appelées organes en fosse (« pit organs »), associées aux sensilles ampullacées et coeloconiques, assurent la détection de l’humidité, de la température et du dioxyde de carbone – ce qui permettrait aux abeilles de percevoir indirectement la respiration collective de la colonie à l’intérieur d’une ruche fermée. Cette spécialisation multiple explique pourquoi une seule paire d’antennes peut interpréter simultanément une odeur florale, une vibration de danse et un contact physique avec une autre abeille – plusieurs canaux d’information bien distincts traités par le même organe.
Le rôle des antennes dans l’interprétation de la danse frétillante
L’un des aspects les plus fascinants du comportement de l’abeille est sa capacité à communiquer l’emplacement d’une source de nourriture par une danse codée, documentée en détail dans notre article sur Karl von Frisch et la découverte de la danse frétillante. Si cette danse constitue avant tout un signal visuel et vibratoire, les antennes jouent un rôle actif dans son interprétation : les abeilles observatrices touchent directement la danseuse avec leurs antennes, captant à la fois les vibrations transmises par l’organe de Johnston et les traces chimiques – pollen, nectar, composés floraux volatils – que la danseuse transporte sur son corps. Cette communication multisensorielle, combinant geste, vibration et chimie, permet aux abeilles recrutées de confirmer, une fois sur place, qu’elles ont bien trouvé la bonne espèce de fleur.
Une piste française : les pesticides et l’odorat des abeilles
La sensibilité des antennes aux facteurs environnementaux fait l’objet d’un champ de recherche française particulièrement actif. Minh-Hà Pham-Delègue, chercheuse à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA), a été pionnière dans l’application aux abeilles de méthodes de conditionnement empruntées à l’écologie chimique et aux neurosciences – en particulier le réflexe d’extension du proboscis (PER), un test de laboratoire où l’on entraîne une abeille à associer une odeur précise à une récompense sucrée. Ses travaux ont montré que même à des doses largement inférieures au seuil de mortalité, les néonicotinoïdes comme l’imidaclopride altèrent la consolidation de l’apprentissage olfactif chez l’abeille – c’est-à-dire sa capacité à mémoriser durablement l’association entre une odeur florale et une récompense, une fonction directement dépendante des sensilles antennaires et absolument essentielle à une butineuse dans des conditions naturelles.
Que se passe-t-il quand les antennes sont endommagées
Compte tenu de leur importance, tout dommage aux antennes a des conséquences réelles sur la vie de l’abeille : difficulté à s’orienter dans son environnement, à localiser des sources de nourriture, à communiquer avec ses congénères ou à détecter un danger. Au-delà des dommages physiques directs, plusieurs facteurs environnementaux peuvent réduire la sensibilité des antennes sans les endommager visiblement : les pesticides, comme on vient de le voir, mais aussi les températures extrêmes, qui affectent la fluidité des membranes cellulaires des sensilles, ou encore la pollution atmosphérique, qui peut masquer ou dégrader les composés chimiques que les abeilles cherchent à détecter.
Comment les chercheurs étudient les antennes
Au-delà du test PER développé par Pham-Delègue, les chercheurs utilisent une autre technique complémentaire pour étudier la sensibilité des antennes : l’électroantennographie, qui consiste à fixer des électrodes directement sur l’antenne pour mesurer sa réponse électrique à différents stimuli chimiques. Cette méthode permet de quantifier précisément la sensibilité d’une antenne à une odeur donnée, indépendamment du comportement observable de l’abeille – un outil complémentaire particulièrement utile pour évaluer l’impact réel de nouvelles molécules de pesticides avant leur mise sur le marché.
Questions fréquentes
Combien de segments compte une antenne d’abeille ?
13 segments chez les mâles (faux-bourdons) et 12 chez les reines et les ouvrières – l’inverse de ce qu’affirment certaines sources répandues en ligne.
À quoi sert l’organe de Johnston ?
Situé dans le pédicelle, il détecte les vibrations et mouvements du flagelle, jouant un rôle comparable à celui de l’oreille interne, notamment pour interpréter la danse frétillante.
Les antennes des abeilles peuvent-elles être affectées par les pesticides ?
Oui – des recherches françaises menées à l’INRA ont montré que les néonicotinoïdes, même à faible dose, altèrent la capacité d’apprentissage olfactif des abeilles sans nécessairement les tuer.
Comment les chercheurs mesurent-ils la sensibilité des antennes ?
Par électroantennographie, qui mesure la réponse électrique de l’antenne à un stimulus chimique, ou par des tests comportementaux comme le réflexe d’extension du proboscis.
Les antennes repoussent-elles si elles sont endommagées ?
Non – contrairement à certaines structures chez d’autres animaux, les antennes de l’abeille ne se régénèrent pas ; elles restent fonctionnelles (ou endommagées) pour le reste de la vie de l’insecte.
FAQ
Combien de segments compte une antenne d’abeille ?
13 chez les mâles, 12 chez les reines et les ouvrières.
À quoi sert l’organe de Johnston ?
Il détecte les vibrations du flagelle, un peu comme une oreille interne.
Les antennes des abeilles peuvent-elles être affectées par les pesticides ?
Oui, les néonicotinoïdes altèrent l’apprentissage olfactif même à faible dose.
Comment les chercheurs mesurent-ils la sensibilité des antennes ?
Par électroantennographie ou par le réflexe d’extension du proboscis.
Les antennes repoussent-elles si elles sont endommagées ?
Non, elles ne se régénèrent pas.
Sources : CARI, « Morphologie externe de l’abeille mellifère », ITSAP-Institut de l’abeille, « Toxicité des néonicotinoïdes : retour sur une épopée scientifique ».



