Les abeilles jouent un rôle véritablement crucial dans la pollinisation d’une grande partie des cultures qui composent l’approvisionnement alimentaire mondial. Or leurs populations déclinent depuis plusieurs années dans de nombreuses régions du monde, et l’un des suspects les plus sérieusement étudiés est l’usage massif des pesticides modernes.
Une histoire française méconnue : l’étude la plus citée au monde sur les effets sublétaux des néonicotinoïdes sur les abeilles a été menée par un chercheur français, Mickaël Henry, de l’INRA d’Avignon. Mais l’histoire ne s’arrête pas là : le même chercheur a ensuite publié, trois ans plus tard, une seconde étude qui nuance considérablement ses propres conclusions initiales – un exemple rare et honnête de la façon dont la science progresse réellement, que la plupart des résumés grand public passent sous silence.
Points clés à retenir
- Les néonicotinoïdes, notamment le thiaméthoxame, ont été retrouvés dans une part significative des échantillons de miel prélevés dans le monde entier.
- L’étude fondatrice sur la « défaillance du retour à la ruche » causée par le thiaméthoxame a été menée en France par Mickaël Henry (INRA Avignon), publiée dans Science en 2012.
- Une étude de terrain menée par la même équipe en 2015 n’a pas retrouvé d’impact mesurable sur la performance des colonies dans des conditions réelles – une nuance essentielle rarement mentionnée.
- Les mécanismes d’action neurologique touchent aussi bien les ravageurs ciblés que les abeilles, qui ne sont pas immunisées contre ces substances.
- Le moment d’application d’un traitement compte souvent autant que le produit choisi lui-même.
Table des matières
- Les néonicotinoïdes : une préoccupation mondiale
- Mickaël Henry et l’étude française qui a fait le tour du monde (2012)
- Trois ans plus tard : la même équipe nuance ses propres résultats (2015)
- Mécanismes d’action des pesticides sur les abeilles
- Implications plus larges pour l’environnement
- Stratégies pour atténuer les effets nocifs
- Conclusion
Les néonicotinoïdes : une préoccupation mondiale
Les néonicotinoïdes sont une classe d’insecticides devenue très populaire en agriculture moderne pour son efficacité contre les ravageurs. Leur usage massif soulève cependant des inquiétudes quant à leur impact sur les espèces non ciblées, en particulier les abeilles.
Ce qui rend les néonicotinoïdes particulièrement problématiques comme risque d’exposition tient à leur caractère systémique : plutôt que de rester à la surface de la plante, ils sont absorbés dans les tissus mêmes de la plante, y compris le pollen et le nectar que les abeilles récoltent ensuite – le lavage de surface ou la pluie ne réduisent donc que très peu l’exposition réelle d’une abeille une fois la culture traitée.
Une étude largement citée a révélé qu’environ trois quarts des échantillons de miel prélevés dans près de 200 sites à travers le monde contenaient des traces mesurables d’au moins un des cinq néonicotinoïdes recherchés, et qu’environ 45 % des échantillons en contenaient deux ou plus simultanément. L’Amérique du Nord affichait la proportion la plus élevée (86 %), suivie de l’Asie (80 %) et de l’Europe (79 %) – un problème résolument mondial plutôt que localisé.
Mickaël Henry et l’étude française qui a fait le tour du monde (2012)
L’étude la plus fréquemment citée dans le monde sur les effets sublétaux des néonicotinoïdes sur le comportement des abeilles n’est pas américaine, mais française. En 2012, Mickaël Henry, chercheur à l’INRA d’Avignon, et son équipe ont publié dans la prestigieuse revue Science une étude qui allait marquer durablement le débat sur les pesticides et les abeilles.
Une méthode ingénieuse : la puce RFID
L’équipe a équipé 653 abeilles domestiques de micro-puces RFID, permettant de suivre précisément leurs déplacements entre la ruche et l’extérieur. La moitié d’entre elles a reçu une dose faible et non létale de thiaméthoxame, un néonicotinoïde utilisé notamment dans l’insecticide Cruiser, largement employé en enrobage de semences de colza et de tournesol en France.
Un résultat sans appel : la défaillance du retour à la ruche
Les abeilles traitées présentaient un risque de mourir hors de la ruche deux à trois fois supérieur à celui des abeilles non exposées – un phénomène que les chercheurs ont baptisé « défaillance du retour à la ruche » (homing failure). Autrement dit, une dose non létale en elle-même désorientait suffisamment les butineuses pour qu’elles ne retrouvent jamais le chemin de leur colonie. L’étude concluait que ce mécanisme, à l’échelle d’une colonie entière, pouvait suffire à provoquer un effondrement progressif. Ses résultats ont directement influencé la révision des procédures d’homologation des pesticides en Europe.
Trois ans plus tard : la même équipe nuance ses propres résultats (2015)
Ce que la plupart des résumés de l’étude de 2012 omettent, c’est la suite : Mickaël Henry lui-même a dirigé, trois ans plus tard, une étude de terrain qui vient nuancer sensiblement la portée de ses propres conclusions initiales. C’est précisément ce type d’honnêteté scientifique – revenir sur son propre travail avec de nouvelles données plutôt que de s’y accrocher – que ce guide cherche à mettre en avant plutôt que de simplifier abusivement un débat complexe.
Publiée en 2015 dans Proceedings of the Royal Society B, cette nouvelle étude – menée avec Vincent Bretagnolle (CNRS) et Axel Decourtye (ITSAP-Institut de l’abeille), sous l’impulsion de Terres Inovia – a suivi 6 847 butineuses équipées de puces RFID autour de 41 parcelles de colza traitées au thiaméthoxame, avec 18 ruches installées à des distances de 1 à 10 km des cultures. Contrairement aux essais de laboratoire, qui avaient montré des effets délétères à doses infimes, cette étude de terrain n’a constaté aucune altération mesurable de la performance des colonies exposées : ni mortalité accrue au champ ou à la ruche, ni impact sur la production de miel, ni changement du poids du couvain.
Le titre même de la publication de 2015 – « Réconcilier les évaluations de laboratoire et de terrain de la toxicité des néonicotinoïdes chez l’abeille » – résume bien l’enjeu : les effets observés en conditions contrôlées ne se traduisent pas automatiquement, ou pas de la même façon, en conditions réelles de terrain, où de multiples facteurs (météo, ressources alternatives, dilution de l’exposition) entrent en jeu. Cette nuance ne invalide pas l’étude de 2012 – le mécanisme de désorientation individuelle reste bien réel et documenté – mais elle rappelle qu’un effet mesuré au niveau de l’abeille individuelle ne se traduit pas nécessairement, à lui seul, par un effondrement de colonie observable sur le terrain.
Mécanismes d’action des pesticides sur les abeilles
Les pesticides, en particulier les néonicotinoïdes, agissent directement sur le système nerveux des insectes. Ils se fixent sur des récepteurs spécifiques du système nerveux central, provoquant paralysie puis, à doses suffisantes, la mort. Ces substances sont conçues pour cibler les ravageurs des cultures, mais les abeilles et d’autres insectes utiles ne sont pas à l’abri du même mécanisme d’action, le récepteur visé n’étant pas propre aux seules espèces nuisibles.
Au contact de pesticides, que ce soit par exposition directe ou par consommation de nectar et de pollen contaminés, les abeilles peuvent présenter une navigation altérée, une efficacité de butinage réduite et des difficultés à communiquer avec le reste de la colonie. Ces effets ne s’arrêtent pas à la butineuse individuelle : une ouvrière qui rentre à la ruche avec des résidus sur son corps ou dans le pollen et le nectar qu’elle transporte peut transmettre cette exposition aux nourrices et au couvain qu’elles nourrissent – un seul voyage de butinage contaminé peut donc affecter des abeilles qui ne sont jamais sorties de la ruche.
Implications plus larges pour l’environnement
L’impact des pesticides sur les abeilles a des répercussions bien plus larges sur l’environnement. Un déclin significatif des populations d’abeilles peut entraîner une baisse des rendements agricoles, affectant directement la sécurité alimentaire mondiale plutôt que de rester une simple préoccupation écologique.
Les abeilles domestiques ne sont pas les seules pollinisatrices concernées : les espèces d’abeilles sauvages, qui ne bénéficient pas de l’effet tampon d’une grande colonie gérée pour absorber les pertes individuelles, peuvent être touchées plus durement encore par la même exposition qu’une colonie d’abeilles domestiques peut parfois surmonter grâce au nombre. L’impact des pesticides est donc une véritable question de biodiversité, pas seulement un enjeu économique pour l’agriculture gérée ou l’apiculture.
Stratégies pour atténuer les effets nocifs
- Gestion intégrée des ravageurs (GIP) : privilégier les prédateurs naturels pour réduire le recours aux pesticides chimiques.
- Choix du moment d’application : traiter en dehors de la floraison, ou en soirée après le retour des butineuses, réduit fortement l’exposition directe.
- Communication apiculteur-agriculteur : un apiculteur informé à l’avance d’un traitement programmé peut confiner ou déplacer temporairement ses colonies.
- Diversification des cultures et plantation de ressources mellifères alternatives : réduit la dépendance des butineuses à une seule culture traitée.
Conclusion
Le débat sur les pesticides et les abeilles est souvent présenté de façon binaire – dangereux ou sans danger – alors que la réalité scientifique, telle que l’illustre le parcours même du chercheur français Mickaël Henry, est nettement plus nuancée. Un mécanisme d’action neurologique bien réel et documenté au niveau individuel ne se traduit pas automatiquement par un effondrement de colonie mesurable sur le terrain, et inversement, l’absence d’effet visible à l’échelle d’une colonie ne signifie pas que l’exposition individuelle est sans conséquence.
Ce que cette histoire enseigne à quiconque s’intéresse sérieusement à la question : se méfier des résumés trop simples, suivre l’ensemble d’une ligne de recherche plutôt qu’une seule étude isolée, et retenir que la meilleure protection reste, comme souvent en apiculture, une combinaison de vigilance, de bonnes pratiques agricoles et de dialogue entre apiculteurs et agriculteurs.
FAQ
Quelle est l’étude la plus connue sur les pesticides et le comportement des abeilles ?
L’étude de Mickaël Henry (INRA Avignon), publiée dans Science en 2012, a montré qu’une dose non létale de thiaméthoxame provoquait chez les abeilles traitées un risque de mourir hors de la ruche deux à trois fois supérieur à la normale, un phénomène appelé « défaillance du retour à la ruche ».
Cette étude de 2012 a-t-elle été confirmée depuis ?
Nuancée plutôt que contredite. En 2015, la même équipe a publié une étude de terrain (Proceedings of the Royal Society B) suivant 6 847 butineuses autour de parcelles de colza traitées, qui n’a trouvé aucun impact mesurable sur la performance des colonies en conditions réelles – un rappel que les effets de laboratoire ne se traduisent pas toujours directement sur le terrain.
Pourquoi les néonicotinoïdes sont-ils particulièrement problématiques pour les abeilles ?
Leur caractère systémique signifie qu’ils sont absorbés dans les tissus de la plante, y compris le pollen et le nectar, plutôt que de rester en surface. Le lavage ou la pluie ne réduisent donc que très peu l’exposition réelle d’une abeille butinant une culture traitée.
Quelle proportion du miel mondial contient des traces de néonicotinoïdes ?
Une étude à grande échelle a détecté au moins un néonicotinoïde dans environ 75 % des échantillons de miel prélevés dans près de 200 sites à travers le monde, avec l’Amérique du Nord en tête (86 %), suivie de l’Asie (80 %) et de l’Europe (79 %).
Comment les pesticides affectent-ils le comportement des abeilles qui ne meurent pas directement ?
Une exposition sublétale peut altérer la navigation, réduire l’efficacité de butinage et perturber la communication au sein de la colonie. Ces effets peuvent aussi se propager aux nourrices et au couvain via le pollen et le nectar rapportés par une seule butineuse exposée.
Que peuvent faire les apiculteurs qui ne contrôlent pas les terres environnantes ?
Établir une communication avec les agriculteurs voisins pour connaître à l’avance les calendriers de traitement, positionner les ruches à l’écart des parcelles les plus traitées lorsque c’est possible, et fournir des ressources de butinage alternatives à proximité pour réduire la dépendance aux cultures traitées.




