Une étude de référence menée par l’INRAE dans le massif de la Côte Bleue, près de Marseille, a mesuré une baisse de 50 à 55 % de l’abondance des abeilles sauvages dans un rayon de 900 mètres autour des ruchers, comparée aux densités observées au-delà de cette distance. La réponse à la question « l’apiculture nuit-elle aux abeilles sauvages ? » n’est donc ni un simple non rassurant, ni un oui accusateur : c’est une question de recherche active en France, avec des résultats précis, chiffrés, et des nuances réelles selon le contexte – loin des raccourcis que l’on trouve dans la plupart des contenus en ligne sur ce sujet.
Points clés à retenir
- Une étude INRAE (Henry & Rodet, unité Abeilles et Environnement) a mesuré une baisse de 50 à 55 % de l’abondance des abeilles sauvages dans un rayon de 900 m autour des ruchers, avec une zone d’influence de 600 à 1 200 m selon les paramètres.
- La concurrence n’épargne pas les abeilles domestiques elles-mêmes : en zone de forte densité de ruchers, les butineuses domestiques collectent jusqu’à 44 % de nectar en moins.
- L’ARB Île-de-France recommande un espacement d’environ 2,5 km entre groupes de ruchers, ce qui préserverait 53 % du territoire hors de toute pression concurrentielle mesurable.
- Une étude complémentaire dans le Parc national des Cévennes (2020-2023) montre que l’intensité de cette concurrence varie fortement selon les plantes et les années – ce n’est pas un phénomène uniforme.
- Ce n’est pas l’apiculture elle-même qui pose problème, mais la densité de ruches rapportée aux ressources florales réellement disponibles sur un territoire donné.
Table des matières
- Une question de recherche active, pas un débat tranché
- L’étude de référence : Côte Bleue, INRAE Avignon
- La concurrence n’épargne pas les abeilles domestiques elles-mêmes
- Combien d’espace faut-il entre les ruchers ?
- Les Cévennes : une nuance importante selon les plantes et les années
- Ce n’est pas l’apiculture qui est en cause, mais la densité
- Ce que cela change concrètement
- Conclusion
Une question de recherche active, pas un débat tranché
Comme le détaille notre article sur les différences entre abeilles solitaires et domestiques, la France héberge près de 1 000 espèces sauvages face à une seule espèce domestiquée, largement multipliée par l’apiculture. Pendant longtemps, l’idée que « plus de ruches, c’est toujours mieux pour les abeilles » a dominé le discours public – jusqu’à ce que plusieurs équipes de recherche françaises, notamment à l’INRAE, commencent à mesurer directement ce qui se passe réellement autour des ruchers. Le résultat n’est ni un verdict définitif contre l’apiculture, ni une absolution complète : c’est un champ de recherche actif, avec des données solides mais encore en cours d’affinement selon les contextes.
L’étude de référence : Côte Bleue, INRAE Avignon

L’étude la plus citée sur ce sujet en France a été menée par les chercheurs Mickaël Henry et Guy Rodet, de l’unité Abeilles et Environnement de l’INRAE à Avignon, dans le massif de la Côte Bleue (5 700 hectares près de Marseille), au printemps 2015 et 2016. Sur une soixantaine de sites répartis dans un rayon de 4 km autour des ruchers, les chercheurs ont dénombré les abeilles butineuses et analysé les charges de pollen et de nectar de près de 2 000 individus capturés, parmi 56 espèces d’abeilles sauvages identifiées. Résultat : une baisse de 50 à 55 % de l’abondance des abeilles sauvages dans un rayon de 900 m autour des ruchers, avec une zone d’influence mesurable s’étendant de 600 à 1 200 m selon l’espèce et les paramètres considérés. Les butineuses sauvages capturées près des ruchers les plus importants transportaient aussi significativement moins de nectar et de pollen que celles capturées plus loin.
La concurrence n’épargne pas les abeilles domestiques elles-mêmes
Un résultat de la même étude mérite d’être mis en avant, car il est rarement relayé : la concurrence pour les ressources florales n’est pas à sens unique. Dans les zones de forte densité de ruchers, les colonies domestiques se font aussi concurrence entre elles – les chercheurs ont mesuré une baisse pouvant atteindre 44 % de la quantité de nectar collecté par les butineuses domestiques elles-mêmes. Autrement dit, au-delà d’un certain seuil de densité, ajouter des ruches ne nuit pas seulement aux abeilles sauvages : cela réduit aussi le rendement des colonies déjà en place, un argument qui parle directement aux apiculteurs, au-delà de la seule question de la biodiversité.
Combien d’espace faut-il entre les ruchers ?
Sur la base de ce type de données, l’Agence régionale de la biodiversité en Île-de-France (ARB Île-de-France), dans sa Note rapide Biodiversité n° 984 du 6 juin 2023, recommande un espacement d’environ 2,5 km entre groupes de ruchers. Une telle distance permettrait de préserver 53 % du territoire hors de toute pression concurrentielle mesurable pour les abeilles sauvages, tout en laissant une large place à une activité apicole significative sur le reste du territoire. Ce chiffre donne une mesure concrète de ce que signifie « trop de ruches au même endroit » – une question de répartition spatiale bien plus que d’opposition entre apiculture et conservation.
Les Cévennes : une nuance importante selon les plantes et les années
Le Parc national des Cévennes, en partenariat avec l’INRAE Avignon et l’unité PrADE (Protection des abeilles dans l’environnement), a mené une étude complémentaire entre 2020 et 2023, avec la soutenance d’une thèse en 2023. Environ 2 500 abeilles sauvages ont été capturées entre juin et août, à des distances variant de 20 m à 2 km de ruchers de tailles différentes, sur des plantes aussi diverses que le trèfle, la bruyère, la ronce ou diverses fleurs de prairie. Les résultats confirment globalement la tendance observée sur la Côte Bleue, mais avec une nuance importante : l’intensité de la concurrence varie fortement « selon les plantes et même selon les années », influencée par la taille des populations d’abeilles sauvages localement présentes et par les conditions météorologiques qui affectent la disponibilité florale d’une saison à l’autre. Ce n’est donc pas un phénomène uniforme et automatique, mais un effet réel dont l’ampleur dépend fortement du contexte local.
Ce n’est pas l’apiculture qui est en cause, mais la densité
Ce point structure l’ensemble du débat scientifique et mérite d’être clairement posé : aucune des études citées ne conclut que l’apiculture en tant que pratique nuit intrinsèquement aux abeilles sauvages. Ce qui est mesuré, c’est un effet de seuil lié à la densité de colonies rapportée aux ressources florales disponibles sur un territoire donné – un phénomène déjà documenté à l’échelle urbaine, où certaines villes ont vu leur nombre de ruches exploser sans augmentation correspondante des surfaces fleuries. Ce débat oppose d’ailleurs, au sein même de la communauté scientifique et apicole, ceux qui plaident pour l’exclusion pure et simple des ruches de certains espaces protégés, et ceux qui privilégient une gestion plus fine de la répartition spatiale et des ressources – une position de conciliation, plutôt que d’opposition frontale, que privilégient explicitement les équipes de recherche des Cévennes.
Ce que cela change concrètement
Pour un lecteur qui envisage l’apiculture amateur, la conclusion pratique n’est pas de renoncer, mais de tenir compte de la densité locale déjà existante avant d’installer un nouveau rucher – une information que les associations apicoles régionales et certains outils cartographiques peuvent aider à vérifier. Pour qui cherche avant tout à aider les pollinisateurs sans installer de ruche, ces résultats confirment ce que nous détaillons dans notre article sur comment attirer les abeilles sans ruche : multiplier les ressources florales et les sites de nidification reste un geste qui ne crée aucune concurrence nouvelle, contrairement à l’ajout de colonies domestiques dans une zone déjà dense.
Conclusion
La recherche française, notamment les travaux de l’INRAE sur la Côte Bleue et leur prolongement dans les Cévennes, établit une conclusion nuancée : au-delà d’un certain seuil de densité, l’apiculture entre bien en concurrence mesurable avec les abeilles sauvages pour les ressources florales – et avec elle-même, entre colonies domestiques voisines. Ce n’est ni un argument contre l’apiculture en général, ni une confirmation que « plus de ruches, c’est toujours mieux » : c’est un rappel que la densité de colonies doit être pensée en fonction des ressources florales réellement disponibles sur un territoire, plutôt que comme un geste écologique en soi.
FAQ
L’apiculture nuit-elle aux abeilles sauvages ?
La recherche montre un effet de seuil lié à la densité : au-delà d’une certaine concentration de ruchers, une concurrence mesurable apparaît pour les ressources florales. Ce n’est pas l’apiculture en tant que pratique qui pose problème, mais la densité de colonies rapportée aux ressources disponibles sur un territoire donné.
Quelle étude a mesuré l’impact des ruchers sur les abeilles sauvages en France ?
L’étude de référence, menée par Mickaël Henry et Guy Rodet (INRAE, unité Abeilles et Environnement) sur le massif de la Côte Bleue près de Marseille en 2015-2016, a mesuré une baisse de 50 à 55 % de l’abondance des abeilles sauvages dans un rayon de 900 m autour des ruchers.
Quelle distance recommande-t-on entre les ruchers pour limiter la concurrence ?
L’ARB Île-de-France recommande environ 2,5 km entre groupes de ruchers (Note rapide Biodiversité n° 984, 2023), ce qui préserverait 53 % du territoire hors de toute pression concurrentielle mesurable.
Les abeilles domestiques se font-elles aussi concurrence entre elles ?
Oui. La même étude INRAE a mesuré une baisse pouvant atteindre 44 % de la quantité de nectar collecté par les butineuses domestiques dans les zones de forte densité de ruchers – la concurrence n’est pas à sens unique.
Cette concurrence est-elle la même partout ?
Non. Une étude complémentaire dans le Parc national des Cévennes (2020-2023) montre que son intensité varie fortement selon les plantes butinées et selon les années, en fonction des populations locales d’abeilles sauvages et des conditions météorologiques.
Faut-il renoncer à l’apiculture amateur pour protéger les abeilles sauvages ?
Non, mais il est recommandé de tenir compte de la densité de ruchers déjà présente localement avant d’en installer un nouveau. Pour aider les pollinisateurs sans créer de concurrence, multiplier les ressources florales et les sites de nidification reste une alternative sans effet négatif documenté.




